Côte d’Ivoire : Dossier / COVID19 ; INNOVER OU PÉRIR « -Le DG du VITIB dresse le tableau et lance un appel aux autorités »

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unite.ci, Abidjan le 14 avril 2020 : Le véritable défi que constitue ce fichu virus pour nos économies africaines, n’est ni médical, ni sanitaire.
Je suis de ceux qui sont fortement convaincus que sur le plan purement médical, ce virus trouvera tôt ou tard en face de lui, une communauté scientifique qui saura l’annihiler par un remède efficace. Cela arrivera très bientôt. Je l’affirme, non pas par une foi bête et têtue, ni par révélation divine, mais parce que j’ai cette conviction profonde que ce minus ne saurait être supérieur à notre intelligence, celle là-même qui a envoyé l’homme sur la lune. Je crois en l’exceptionnelle intelligence de l’humain, je crois en sa nature perfectible. Je crois en ce réflexe de survie de notre espèce et de notre société, surtout quand l’existence et l’hégémonie de superpuissances connues sont en jeu. Le COVID19 causera certes son lot de dégâts, humains entre autres; mais in fine, il fera son temps, et sera sous contrôle grâce à la science, comme toutes les autres pandémies ou maladies connues de l’homme avant lui.

Je ne crois pas non plus que ce COVID19 constitue un test réel de la structure organisationnelle de notre société, ivoirienne et africaine. Cette crise ne m’apprend rien de nouveau sur ce qu’est l’Ivoirien. L’ivoirien est indiscipliné, accroc aux fake news, constamment à la recherche d’un buzz. Il a une propension inégalée à vouloir lui-même faire le buzz, à être le buzz, qu’il soit star de la musique ou simple citoyen. Mais là s’arrête la caricature, car l’ivoirien est aussi ingénieux, créateur, rassembleur, humoriste né, maître de la satire, et aspire comme tout citoyen du monde, à un lendemain meilleur. C’est son droit le plus absolu.

En ces temps de crise du COVID19, je ne me fixerais pas comme objectif de changer cet ivoirien là, ou de l’éduquer en un temps record au-delà de ce qu’il est déjà; c’est peine perdue. Il a toujours été comme ça, il est comme il a toujours été, et le sera encore après cette pandémie. Ce qui nous arrive, à Yopougon ou à Koumassi, ou des populations ont saccagé des centres de dépistage du COVID19, n’est la faute de personne en particulier, encore moins d’un gouvernement. C’est une faute collective due à notre nature d’ivoirien et d’africain, une nature qui après soixante années d’indépendance, tend toujours à maximiser une certaine entropie sociale, dès qu’apparait le moindre obstacle. Ce genre d’attribut, ce niveau d’évolution civilisationnelle, tout comme le niveau d’éducation de nos masses, ça ne s’ôte pas d’un peuple par un simple coup de baguette magique. Durant cette crise, j’attends de l’ivoirien ni le pire, ni le meilleur. Qu’il reste en vie; c’est tout ce qui compte, et c’est tout ce qu’on peut lui souhaiter.

Je ne crois pas non plus que ce COVID19 soit le test ultime de notre gouvernement en particulier. Nous vivons dans un village global. À quelques légères variantes près, les mesures appliquées par les gouvernements africains sont d’une ressemblance frappante, pour une raison toute simple: nos économies sont quasi-identiques. C’est à se demander si les chefs d’États africains ne se concertent pas avant de s’imposer à tous un timing commun de mise en œuvre de la lutte contre le COVID19. Cependant, c’est une lapalissade que de dire que ces économies diffèrent profondément des économies européennes. La preuve, aucun gouvernement au Sud du Sahara n’a jusque-là été capable de copier-coller le confinement complet à l’Italienne. Ceux qui oseront le faire seront qualifiés de courageux un jour, pour être taxés de criminels le lendemain par les mêmes personnes, quand le pays s’avèrera incapable de nourrir tous ses citoyens confinés. Pareillement, ceux qui ne le font pas dans l’immédiat seront d’abord taxés de poltrons, et quand ils oseraient le faire plus tard, de criminels, par ceux-là qui, au fond d’eux-mêmes, redoutent cette éventualité. Mon constat est que de tout temps, et quels que soient les régimes qui les ont gouvernés, la relation entre les ivoiriens et leurs gouvernants s’est toujours apparentée à celle d’un peuple d’Israël dans le désert, guidé par un Moïse; un jour on l’aime, un autre jour on le déteste. Un jour on le supplie d’être ferme, et un autre, on le trouve un peu trop barbare.

Dans un tel état de fait, eh bien, on gère; on gère au mieux; à vue diront certains, mais on gère. On gère le temps, on gère les émotions, on gère la prise en charge des premiers patients qui se signalent, et en ce qui concerne l’Afrique subsaharienne dans son ensemble, on gère un approvisionnement incertain en équipements médicaux, on gère prudemment nos modestes ressources financières, en bon père de famille, car nul ne sait combien de temps encore durera la crise.

La gestion de la crise du COVID19, dans tous les pays du monde, qu’ils soient développés ou petit pays très endetté, suit un schéma classique. Tout, et absolument tout dans la gestion de cette crise me fait penser à ce principe sacro-saint que l’on enseigne dans bien des incubateurs de startups : quand l’horizon est mouvant et instable, range ton Business Plan pluriannuel, et fais toi des mini business plans, avec des horizons plus rapprochés.

C’est cette théorie qu’appliquent à fond tous les gouvernements africains dans le cadre de la lutte contre le COVID19, ils gèrent la situation. Je ne peux leur en vouloir pour cela, moi qui ai enseigné ces principes à des douzaines de jeunes entrepreneurs ivoiriens, pensionnaires de l’incubateur de la Fondation Jeunesse Numérique, basée au VITIB. Cependant, le corollaire de ce principe, c’est l’absolue nécessité d’être doté d’une capacité d’adaptation hors du commun. « Naviguer à vue » requiert de sortir des sentiers battus quand il le faut, et d’oser faire les choses autrement. Think outside the box, comme disent les anglais.

La véritable victoire contre le COVID19 viendra des pays qui oseront sortir des schémas classiques, et innover. Le copier-coller ne nous aidera aucunement, ni la rhétorique des méthodes et pratiques du passé, encore moins les théories à nous apprises sur les bancs d’école. L’innovation à laquelle je fais allusion ici, n’est pas que technologique, loin de là. Elle porte sur tous les secteurs de notre société. Toutes nos manières de faire, de penser et d’agir, doivent être revues, remises en cause, sabordées, et altérées car, le monde d’après le COVID19 ne sera pas celui d’avant le COVID19. Déjà, certains signes annonciateurs sont palpables.

Prenez par exemple la question de la sécurité internationale. Or donc, pour commettre un acte terroriste aujourd’hui et faire vraiment mal à un état, il n’est plus besoin de détourner des avions un 11 septembre. Trop onéreux, trop compliqué à organiser. Le terroriste nouveau genre risque d’être plus stylé, plus subtil, mais hautement dangereux. Il n’aura qu’à s’imbiber d’une fiole contaminée, indétectable aux scanner de tous les aéroports, et se balader sans symptôme apparent dans les lieux publics, stades, concerts, restaurants, pour distiller son venin. Pensez-vous que les agences anti-terroristes des pays occidentaux soient réellement prêtes à faire face à une telle menace ? Que non. Elles ont obligation d’innover, de s’adapter à l’éventualité d’un bioterrorisme nouveau genre.

À Toronto (Canada), l’Association des fabricants de pièces détachées d’automobile a reconverti ses usines, de sorte à produire … des masques de protection. La production atteindra Un Million de masques la prochaine semaine. Grâce au COVID19, le Canadien s’est rappelé qu’avant que la Chine ne devienne l’usine du monde, l’Amérique du Nord fabriquait des Jeans Wrangler ou Levi’s, qui s’exportaient dans le monde entier. Il se redécouvre soudainement des aptitudes industrielles qu’il avait volontairement délaissées et laissées à d’autres. Cette transformation me parle particulièrement, puisque j’ai vécu treize années de ma vie à deux pas de l’usine de fabrication des véhicules Ford Windstar, en Ontario. Cette capacité à s’adapter est la clef pour toute société qui désire traverser la pandémie du COVID19, et se retrouver avec une économie fonctionnelle après celle-ci.

Un autre exemple : Medtronic, géant de l’appareillage biomédical, et par ailleurs fabricant de respirateurs, offre gracieusement le design de ses respirateurs à quiconque veut les fabriquer. Au diable les couteux brevets qu’elle a financés. Pensez-vous que ce geste relève de la pure philanthropie ? J’en doute. Cette entreprise a vite compris que l’épineuse question de la disponibilité des respirateurs va inéluctablement restructurer son marché, et susciter la création de dizaines de nouveaux manufacturiers, tous des potentiels concurrents.

Plus près de nous, au Ghana voisin. Le 16 mars 2020, le Président de la République Ghanéenne invitait tous les manufacturiers de médicaments du pays afin de leur poser une simple question : que pouvez-vous faire pour aider le Ghana face au COVID19? Au lendemain de cette rencontre, le Ghana a redéfini ses protocoles, de sorte à permettre à tous les manufacturiers de voir leurs usines et leurs produits certifiés et agréées par le régulateur ghanéen du secteur pharmaceutique, en un temps record. Des dizaines de produits pharmaceutiques produits localement, et entrant dans la lutte contre le COVID19, ont obtenu leur certification en vingt-quatre heures. Chloroquine, Azithromycine, Paracétamol, etc., ont été agréés par une procédure express. De par cette réactivité, le Ghanéen a très vite compris qu’en temps de guerre, on ne se comporte pas comme en temps de paix, mais surtout, que la pandémie du coronavirus pouvait être une opportunité pour développer une industrie pharmaceutique locale, forte, et indépendante de l’approvisionnement extérieur.

Et que dire du télétravail dont nous faisons tous l’expérimentation à cause du COVID19? Peu de chefs d’entreprise vous le diront ouvertement, mais tous savent que cette expérimentation constitue un test réel de la productivité de leur staff dans une configuration donnée. Pour ma part, une question fondamentale mérite d’être solutionnée : la proximité physique que nous exigeons de nos collaborateurs, l’obligation que nous leur faisons de se taper trois heures de transport en commun par jour pour se rendre à leur lieu de travail, garantissent-elles à l’entreprise une meilleure productivité ? Si, en télétravail, la juriste rédige autant de contrats, et si le comptable analyse autant de comptes clients, que quand ils sont physiquement présents au siège de l’entreprise, le Directeur Général que je suis est en droit de questionner la nécessité même de louer un siège à l’entreprise, de payer des factures d’eau, d’électricité, d’Internet, d’entretien, de donner des bons de carburant et des primes supplémentaires de transport aux collaborateurs.

Si l’essai du télétravail est concluant, pourquoi m’entêterais-je à ramener tout le personnel de VITIB SA au siège de l’entreprise, une fois que la crise du COVID19 serait passée ? A VITIB SA, nous logeons dans un siège flambant neuf, mais n’occupons que le quart des espaces bureaux du bâtiment. Le reste du bâtiment a été  entièrement loué à nos clients, six mois après son inauguration. Eh bien, s’il s’avère que l’expérience du télétravail est concluante, pourquoi ne pas réduire nos propres espaces à nous, en maintenant la moitié du personnel à l’extérieur, toujours en mode télétravail, et faire encore plus de revenus en louant des bureaux supplémentaires à d’autres entreprises TIC désirant s’installer en zone franche ? Si ce n’était pas un certain virus du nom de COVID19, je ne serais pas entrain de faire de telles projections de revenus. Or, au vu de la récession qui s’annonce, je n’ai pas d’autres choix que de trouver, coûte que coûte, des alternatives au sympathique budget que j’ai fait adopter en début d’année.

Qui sait, peut-être ce COVID19 réussira-t-il à faire évoluer nos lois du travail, ou mieux, à rendre l’air d’Abidjan beaucoup plus pur à respirer. Quatre semaines après le dépistage du premier cas de COVID19 en Côte d’Ivoire, nous enregistrons quatre décès, n’est-ce-pas ? Par contre, je suis certain que l’auto-confinement des ivoiriens, et la qualité de l’air qui en a découlé, ont épargné aux abidjanais bien des bronchites, des problèmes respiratoires, le stress du transport en commun, et sauvé des centaines de vies durant la même période, de par l’impact de cette crise sur l’écologie. Eh oui, aussi bizarre que cela puisse sonner, un Corona virus, ça ne fait pas que tuer; ça sauve aussi des vies.

Même le télé-enseignement que nous découvrons sur les antennes de la télévision nationale, pourrait être une solution pérenne au surpeuplement des classes dans nos écoles, pourquoi pas ?

Enfin, la communication de crise est un art, un art très délicat. Ces temps-ci, nous sommes nombreux à nous décréter experts es-communication. En fait, cette expertise quasi-nationale que semble détenir chacun de nos concitoyens, d’ailleurs légitime, est la résultante d’un large accès à l’Internet, et d’un creuset de réseaux sociaux libérés, toutes choses qui aujourd’hui, permettent à l’ivoirien lambda de savoir en un temps record ce qui se fait de bien et de moins bien de par le monde, et d’opposer à son gouvernement des méthodes et des modèles appliqués ailleurs. Les gouvernants informent et éduquent le peuple, et vice-versa. C’est aussi ça, l’autre innovation, ou plutôt l’autre exigence d’innovation en matière de communication de crise, due au COVID19. En matière de communication, ne s’en sortiront que les gouvernements qui se laissent informer par la populace, se laissent guider, téléguider même, et acceptent d’avoir le peuple comme co-pilote dans la cabine de pilotage.

Sur cet aspect, comme tous les ivoiriens ces jours-ci, je me lève certains matins, de nature plutôt critique envers telle ou telle décision. Mais le soir venu, quand au journal de 20h, je réalise l’immensité des responsabilités qui pèsent sur les épaules du Ministre de la Santé et de l’Hygiène Publique, je m’arrête un instant et ressent une profonde envie de prier pour lui et ses collaborateurs, pour tout le travail qu’ils abattent sans relâche, pour qu’ils ne se découragent pas et continuent notre combat à tous. Je formule le vœu que lui et ses collaborateurs soient toujours inspirés, et qu’ils INNOVENT sans cesse, face une situation inédite et véritablement changeante. Des pandémies, il y en a une par siècle. C’est comme les rébellions, les coups d’état, la première grossesse, ou le mariage. Il n’existe pas vraiment de manuel rédigé d’avance applicable en tout temps. Quoiqu’on fasse, rien ne sera toujours parfait, et il y aura toujours matière à critique. Il n’est pas aisé de satisfaire et sauver cet ivoirien que j’ai décrit plus haut, un ivoirien à la fois exigeant et imprévisible.

Tout comme certains industriels Canadiens qui se voient obligés de faire leur mue pour faire face au COVID19, la Côte d’Ivoire se doit elle aussi de faire ses propres réflexions. Mon meilleur conseil à mon gouvernement, est de constituer un groupe de réflexion, un Think Tank, idéalement non partisan, qui devra se tenir loin de la fébrilité de la lutte actuelle contre le COVID19, afin de penser en toute sérénité, la société ivoirienne d’après le COVID19. Ce serait l’innovation des innovations, ledit Think tank ayant pour mission principale de libérer le génie intrinsèque de l’Ivoirien, et formuler des macro-solutions ivoiro-ivoiriennes aux problèmes des ivoiriens, actuels et futurs. Contrairement aux afro-pessimistes qui veulent à tout prix nous prédire un scénario catastrophe, l’Afrique peut très bien s’en tirer, et jouer une meilleure partition dans un monde post-COVID19.

Il nous faut analyser cette crise à des degrés supérieurs. Le vrai challenge auquel le monde fait face, et la société ivoirienne n’y échappe pas, c’est de défi de l’innovation, de la réflexion au-delà des schémas préconçus, au-delà de l’anxiété rampante qui nous envahit. Qu’il s’agisse de technologie, d’écologie, de relations internationales, de communication, de politique générale, d’organisation du travail, de politiques sociales, de santé, de notre tissu industriel, pharmaceutique ou agricole, ou des piliers mêmes de notre économie, de grâce, réfléchissons, pensons, innovons, mais surtout, ne rejetons pas ces idées révolutionnaires qui germent en nous.

Non, la véritable menace sur notre santé, sur notre société, sur notre mode de vie, et sur nos ambitions, n’est pas ce minuscule virus. Lui, son affaire sera assurément classée, bouclée, et gérée par la science. La véritable menace, c’est cette forme de peur, d’anxiété et de stress généralisés, qui, si on les laisse courir, finiront par nous contrôler, nous pétrifier, nous empêcher de RÉFLÉCHIR et d’avoir foi en un futur radieux pour notre pays et notre continent.

Philippe A. Pango, Ph.D
Directeur Général de VITIB SA
Village des Technologies de l’Information et de la Biotechnologie
Zone franche et Parc Technologique Mahatma Gandhi de Grand-Bassam,

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